Cette année scolaire, j’ai vu …

Ça y est, on est en juillet, il ne reste que deux semaines et c’est l’heure du bilan annuel. J’ai vu un prof (@leprofdeletre) faire un bilan sous une forme sympa sur Twitter alors je me suis essayée à l’exercice.

Cette année scolaire j’ai vu …

_ des élèves (re)prendre confiance en eux, s’émanciper, prendre la parole en public quand quelques mois avant ils n’en étaient pas capables. Quel kif absolu que de voir des adolescents s’ouvrir aux autres et à eux-mêmes.

_ des élèves s’enfoncer dans les tréfonds de leur propre bêtise, produisant quelques efforts éphémères très vite anéantis par leur rancœur, leur colère et leur manque de maturité.

_ mon échec cuisant à essayer de faire remonter la pente à ces mêmes élèves et de la même façon les limites de mon action éducative. Ce n’est clairement pas le meilleur sentiment du monde.

_ une ministre de l’Education Nationale s’en aller pour laisser sa place à un autre ministre, dont les premières décisions me laissent perplexes.

_ la difficulté à manager une équipe. Clairement, c’est l’aspect du métier de CPE qui me plaît le moins.

_ un groupe d’élèves engagés dans le Conseil de Vie Lycéenne de façon quasi parfaite : assidus, curieux, investis, motivés, respectueux, une bien belle image pour représenter les mille élèves du lycée. Et par conséquent, beaucoup de plaisir à travailler et avancer avec eux, même quand c’est un jour ou une heure où je ne suis pas censée être au lycée.

_ mes journées de travail s’allonger, encore. Je pars souvent plus tôt, je rentre souvent plus tard ; comme beaucoup de personnels de l’éducation nationale. On peut légitimement se demander jusqu’à quel point c’est possible de continuer comme ça pour tous. Mais il paraît qu’on est assez de personnels pour effectuer nos missions dans de bonnes conditions dixit M. le Ministre. Moi ce que je vois c’est qu’à terme, je vais devoir soit choisir des missions au détriment d’autres, soit faire encore plus d’heures supplémentaires non payées pour pouvoir tout faire. Choisir entre la peste et le cholestérol comme dirait un de mes élèves.

_ une politique d’orientation de plus en plus fourbe et problématique. Que ce soit en 1ère ou sur le supérieur avec APB, la liste des problèmes est longue comme mon bras et ce sont comme d’habitude les élèves qui en pâtissent.

_ des parents d’élèves extrêmement reconnaissants et investis. Du genre à t’offrir des chocolats ou venir te voir à la grille juste pour te dire merci. Ça permet d’oublier un instant les parents qui n’en ont rien à branler de leur progéniture ou qui n’ont aucune envie de travailler avec l’école.

_ la violence. Cachée ou visible, à la maison ou à l’école, physique ou morale, victime ou coupable, parfois entretenue par le système scolaire, pour les élèves ou les personnels mais toujours là.

_ le point d’indice des fonctionnaires gelé à nouveau, les lycées sortir de l’éducation prioritaire, des grèves, des blocus, des manifestations et des personnels à bout devant une gestion aussi discutable des moyens humains et financiers.

_ des élèves m’offrir des fleurs et des chocolats pour mon anniversaire. J’ai beau faire mon cœur de pierre, c’est extrêmement touchant.

_ des élèves venir s’excuser d’être allés trop loin avec des lettres d’excuses bourrées de faute mais on ne peut plus sincères.

_ des élèves engagés, intéressés et préoccupés par la vie politique, les élections, les violences policières, le racisme et toutes les problématiques sociétales qu’ils vivent au quotidien.

_ des professeurs s’investir au maximum pour que les élèves apprennent dans de bonnes conditions, pour que le lycée et leur cours ne soient pas qu’un espace vertical dans lequel ils dispenseraient un savoir, pour que les élèves aient envie d’être là tout simplement. Une grande majorité de professeur qui eux non plus ne comptent pas leurs heures et l’énergie dépensée pour les élèves. Et les autres, mais chacun fait comme il peut.

_ la mode des claquettes chaussettes s’installer. Mes yeux saignent.

_ des élèves rater leur épreuve de bac et venir au lycée pour me voir, fort de la conviction que je saurai leur remonter le moral.

_ ma volonté de travailler dans l’éducation prioritaire grandir encore. J’ai trouvé mon public. Je sais que j’aime ce que je fais et que c’est travailler en banlieue et avec ces jeunes qui me convient, au moins pour l’instant. Ce n’est pas donné à tout le monde d’aimer son travail, c’est même une chance inestimable.

Et enfin, jeudi soir, j’ai vu les terminales pour la dernière fois ou presque lors de la fête des terminales. Les terminales ce sont des élèves que je connais depuis deux ans. Deux ans à côtoyer ces jeunes, deux ans à les pousser, les engueuler, les féliciter, les questionner, les motiver, du lundi au vendredi, de 8h à 18h. Deux ans de doutes, d’espoirs avortés, d’échecs et de réussites. Jeudi soir, ils étaient beaux et ils étaient heureux. Ils se sont déchaînés sur le dance floor (nous aussi, un peu) et c’était un des meilleurs moments de cette année. Je choisis de garder cette image en tête pour finir l’année, en dépit du fait que les résultats du bac ne sont pas tombés, que les semaines qui arrivent vont être intenses et chargées et que la rentrée s’annonce musclée et difficile.

Et comme je fais maintenant partie des personnes pour qui l’année civile compte peu et pour qui l’année commence en septembre et finit en août, je vous dis à l’année prochaine !

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Une histoire d’isolation

Ce n’est un scoop pour personne, dimanche, ce sont les présidentielles. Si tout le monde ne parle que de ça, les élèves ne sont pas en reste. Il faut pas croire, ça les intéresse vachement cette histoire. Beaucoup sont frustré-e-s de ne pas pouvoir voter et sont très curieux de savoir ce qu’on va faire nous qui pouvons.

Aujourd’hui, j’ai eu un échange tellement magique avec des élèves à ce sujet que je ne peux pas ne pas le partager.

 » – Madame, vous allez voter dimanche ?
– Oui.
– Et pour qui ?
– Ha, tu sais très bien que ça ne te regarde pas Jean-Claude (non, ce prénom n’est pas une blague).
– Attends frère, ça doit pas être compliqué à trouver. Déjà, elle nous aime trop pour voter Marine, hein Madame ?
– Ouais et elle nous défonce trop quand on fait des conneries pour voter Fillon ! Avec tout vos speechs d’honnêteté, ce serait « keks » (mot inconnu mais définitivement prononcé) de voter pour lui !
– Haha ouais ! Après, la CPE, elle est pas assez bête pour voter pour Asselineau et les autres ieuv. Il reste qui ?
– Il reste Mélenchon, Hamon, Macron et Poutou, le meilleur !
– Il manque une meuf aussi, non ?
– Ha ouais, la prof d’éco, le délire t’sais. Ta prof elle veut être présidente. Hé meuf, commence par nous rendre nos copies de bac blanc après on verra !
– Les garçons, on se calme. Déjà la prof, elle s’appelle Nathalie Arthaud. Et ensuite, de toute façon, c’est pas vos affaires pour qui je vais voter.
– Ouais, ouais. Mais quand même Madame, on peut pas encore voter nous, alors nous foutez pas dans euh, enfin, vous voyez quoi. Pensez à nous dans votre isolation dimanche hein, faites le bon choix.
– On dit un isoloir Hamza. L’isolation c’est pour les fenêtres.
– Vous êtes sûre on dit pas isolation ?
– Je suis sûre Hamza.
– Ouais bah, peut être mais quand même hein, pensez à nous dimanche. »
Un peu plus loin, dans le couloir :  » Ouais bah avec tes conneries d’isolation Hamza, on sait pas pour qui elle vote la CPE ! »

Je n’ai rien dit mais j’en ris encore. On passera sur les problèmes de vocabulaire et on comprend vite que ça les travaille quand même. Elle est où la jeunesse désintéressée des quartiers ? Je vous fait quand même remarquer qu’ils connaissent le nom de quasi tous les candidats, nos petits gamins des cités.

Et puis parfois, ils enragent devant tant d’injustice. Je vous laisse savourer cet échange, un soir de mars à la grille du lycée.
« – Madame, j’avoue j’ai triché au bac blanc, c’était super nul et tout mais comme j’ai avoué, on peut pas réduire la sanction s’il vous plaît ? »
– J’apprécie ton honnêteté mais tu sais très bien que ça ne marche pas comme ça et que chaque acte a des conséquences.
– Laisse tomber frère, t’es arabe, t’habites à Garges, t’as cru tu pouvais négocier ? Dans ce pays, faut s’appeler Fillon ou Le Pen, être bien blanc et bien riche pour faire ce qu’on veut et négocier avec la loi. Je dis pas que vous êtes raciste Madame, je sais que non. C’est pas vous, c’est eux. Mais votre histoire de chaque acte a des conséquences, ça marche pas pour tout le monde, c’est pas normal moi j’dis.  »
Que voulez vous répondre à ça, je vous le demande. Le devoir de neutralité m’empêche de lui dire qu’il a bien raison alors je me suis contentée de lui demander s’il est bien inscrit sur les listes électorales.
Mesdames et Messieurs les politiques, toutes vos actions ne sont pas sans conséquences. Vous êtes en train de créer une génération de frustrés en colère et j’attends avec impatience le jour où ça se retournera contre vous. En attendant, on va continuer à faire appliquer les règles. Vous savez, celles qui sont essentielles à la vie en société mais que vous continuez de piétiner et d’arranger à votre guise. Et puis, oui, bien sûr Hamza que je vais penser à vous quand je vais mettre mon bulletin dans l’urne dimanche, comment faire autrement maintenant ?

 

Fatigue.

Je suis fatiguée.

J’enchaîne (comme tout le monde) les journées de 10/12 heures. Les jours passent et les élèves repoussent chaque jour un peu plus les limites de notre patience et de leur violence.

Ne gérer que l’urgence, faire passer des élèves à la trappe parce qu’il y en a toujours qui ont fait pire ou vivent pire. Courir partout, aux formations, aux réunions, aux rendez-vous parents, aux commissions éducatives, aux inscriptions bacs, aux photos de classe, aux toilettes parce que pas de temps pour pisser, dans une salle pour croiser cette collègue, ou dans un couloir pour une altercation. Gérer des grèves et des blocus. Gérer des cas de harcèlement, de misère sociale ou de maltraitance. Être diplomate avec les parents qui trouvent encore le moyen de défendre leur enfant. J’en passe et des meilleures, c’est fatigant. Épuisant même.

Alors, je rentre ce soir, épuisée mais contente d’avoir revu les anciens terminales à qui on a remis les diplômes du bac et en mangeant ma pizza surgelée (je suis un cliché ambulant, oui), je déroule mon fil d’actu sur Twitter. Et je tombe sur les propos de Sarkozy sur France Inter ce matin. Voilà ce que ce candidat à la présidentielle dit ce matin : « Je veux dire aux enseignants qu’on ne peut pas continuer comme ça. Un agrégé, c’est-à-dire le sommet en matière de compétences, c’est quinze heures d’obligation de service par semaine, six mois de l’année. Un certifié, c’est dix-huit heures d’obligation de service par semaine, six mois de l’année. Et un professeur des écoles c’est vingt-quatre heures d’obligation de service par semaine, six mois de l’année […] »

Je vais passer sur le fait (complètement hallucinant) qu’aucun journaliste de la première radio de France ne l’a contredit quand il a dit qu’on travaille seulement six mois de l’année pour me concentrer sur l’essentiel. J’en ai ras le bol de voir qu’encore une fois, le respect a disparu quand il s’agit de s’adresser au personnel enseignant et que les personnels d’éducation ne sont même pas mentionnés, jamais, par personne. Oui, les heures données par Sarkozy sont les heures en présentiel prévues par les textes. Mais bordel, il est temps que le reste du monde comprenne que ce n’est pas parce qu’on n’est pas devant des élèves à donner un cours qu’on ne travaille pas. Les semaines de 40h voire plus, c’est ça la réalité. Je vis avec des profs, je bois des coups avec des profs, les profs sont 90% de ma vie sociale et ils se défoncent au travail. Littéralement. Et c’est fatigant.

Maintenant, les fameux « six mois de l’année ». Est-ce qu’on va encore devoir s’excuser d’avoir plus de vacances que les autres ? Nous travaillons 38 semaines sur les 52 que compte une année (et c’est 40 en ce qui me concerne) ce qui fait donc 75% de l’année travaillée, ce qui nous laisse douze semaines / trois mois de vacances. Et pas six. Dans ces douze semaines, une bonne partie est passée à la préparation des cours et la correction des copies. Personnellement, je ne suis pas concernée. Quand je suis en vacances, hormis quelques mails à envoyer le premier jour parce que je n’ai pas eu le temps, je n’ai rien de professionnel à faire. Je comprends que ça puisse énerver et que les jaloux jalousent. Mais je crois que les gens ne se rendent pas compte de l’énergie nécessaire quand on passe 35/40h par semaine au contact d’un millier d’adolescent. Du matin quand on arrive au soir quand on repart, la sollicitation est permanente, que ce soit par un élève ou un collègue ou un parent. Certains jours je peux prendre une petite heure de pause déjeuner mais c’est très rare et même en mangeant, on parle de situations professionnelles. La majorité du temps, je mange vite fait, pour repartir gérer je ne sais quelle histoire urgente. Très souvent, je ne prends même pas le temps d’aller aux toilettes. C’est pas bien, je sais. J’ai choisi mon métier, je sais. J’aime mon métier, je le sais aussi. Seulement, je reste persuadée que peu de personnes comprennent la nécessité de faire une pause. Je suis – nous sommes – épuisée, je ne suis plus vraiment bonne à réfléchir, je n’ai pas la même patience, j’enclenche le mode « pilote automatique » après 16h parce que mon cerveau refuse de travailler correctement la 9ème heure de la journée. Je n’ai pas honte de dire que si je ne suis pas en vacances demain, je ne réponds pas de mon état nerveux la semaine prochaine. Ces vacances toutes les six à huit semaines, c’est une nécessité. Certes, elles prennent peut être un degré différent suivant les territoires mais ça reste une nécessité. Je serais ravie d’accueillir quelques jours en stage ceux qui pensent encore qu’on est des feignasses payées un salaire pharamineux, tout ça pour ne rien faire la moitié de l’année. (Un jour, je vous parlerai du salaire, de l’avancement inexistant et de la blague que tout cela représente mais pas ce soir).

Je trouve ça fou qu’un candidat sérieux à la présidentielle puisse dire des inepties pareilles sans que personne ne lui dise qu’il se trompe. Et je trouve le tout particulièrement méprisant pour tout le corps enseignant, qui représente, je le rappelle, une part non négligeable des gens qui votent. Les seuls propos de Sarkozy avec lesquels je suis d’accord : on ne peut pas continuer comme ça. Parce que ça devient réellement fatigant.

 

C’est pas la misère en fait.

Il y a presque un an, quand je suis venue visiter le lycée et chercher un appart, j’ai très mal vécu mon premier contact avec ces banlieues qui me sont désormais familières. J’ai d’ailleurs écrit cet article, à chaud juste après m’être perdue dans Saint Denis. J’ai aujourd’hui l’impression que cette personne est vraiment très loin. Il y a un mois, je suis allée à Saint Denis pour assister à la représentation du club théâtre du lycée. J’ai marché dans la ville, rejoint des collègues et des élèves choupis, bu des coups sur la place de la basilique et rejoint ma voiture loin, dans le noir de la ville à minuit passé. Et j’étais bien. A ma place. Et j’ai repensé à mon premier contact avec cette ville et ce qu’elle représente et j’étais bien contente de cette évolution. La misère a laissé place à l’espoir.

J’ai pu vérifier par moi-même tout ce que j’avais supposé en 20 minutes. Et oui, c’est un fait, les banlieues sont hyper cloisonnées et être d’un côté ou de l’autre du Auchan, ça change tout. Même chose pour les élèves du coup, qui vivent à un quart d’heure de RER de Paris et qui n’y vont pas ou trop peu par eux-mêmes parce qu’ils ne s’y sentent pas à leur place. J’avais aussi raison quand je voyais des trucs pas nets en plein milieu de la place publique, y a qu’à voir le nombre d’affaires louches dans lequel trempent certains élèves. Je m’étais trompée quand je présumais que les mairies ne mettaient pas grand-chose en place pour les jeunes, y a énormément d’animateurs sociaux qui font ce qu’ils peuvent pour les occuper et les ouvrir à autre chose, mea culpa.

J’avais fini l’article en disant qu’il fallait être sacrément ouvert d’esprit pour accepter certaines scènes sans avoir d’idées racistes ni faire d’associations vaseuses. Et je maintiens cette phrase. Parce que certains propos et idées peuvent choquer et je dois parfois me rappeler que chacun est libre de penser ce qu’il veut. Je repense à cet élève qui m’a dit très calmement que la seule raison pour laquelle il ne frappait pas les gays, c’est parce que c’est illégal et qu’il a assez d’emmerdes comme ça. Je passe sur ceux qui sont contre l’avortement, qui surveillent leurs sœurs et leurs fréquentations, qui ne sont pas opposés à la polygamie, j’en passe et des meilleures. A côté de ça, j’en apprends tous les jours au contact de ces élèves de 78 nationalités et pour rien au monde je n’en partirai, en tout cas pour le moment !

J’ai aussi appris à aimer la vie Parisienne et je mentirais si je disais que je ne l’apprécie pas. Mais, je suis toujours la provinciale qui cherche la tour Eiffel sur la route. D’ailleurs, je sais exactement où je peux la voir sur mon trajet quotidien en voiture. C’est un peu con mais j’aime bien, je ne suis pas encore bien habituée à la voir tous les jours je crois. Je suis devenue cette personne qui conduit comme une merde (déjà que c’était pas brillantissime avant), qui hurle contre les cons qui mettent pas le cligno, qui entre dans un rond-point comme si sa vie en dépendait et je suis devenue la pro de l’insertion sur le périphérique. Bon, je n’ai toujours pas le klaxon facile et rien ne me soule plus que ces blaireaux qui klaxonnent en croyant que par magie la file va bouger grâce à eux. Je suis en extase devant un bout de verdure, je hume (littéralement) l’air pur quand je rentre dans le sud, je n’entends plus vraiment le bruit permanent de voitures quand mes fenêtres sont ouvertes et j’en apprécie d’autant plus le silence de la campagne. Bref, je ne suis pas une « vraie » parisienne et j’espère bien garder un peu de ma candeur provinciale encore longtemps pour éviter de devenir une de ces femmes pressées en permanence.

Pour la petite histoire, ce matin, j’avais amené des viennoiseries pour nous donner des forces au secrétariat de bac et j’ai proposé à une collègue de prendre un « pain au chocolat ». Je l’ai dit complètement naturellement et une autre collègue sudiste à côté m’a fait remarquer que je n’avais pas dit « chocolatine ». Oups. C’est le genre de petits détails insignifiants qui témoignent de mon adaptation en terre inconnue ! Mais promis, je parle toujours de la « malle » de la voiture et pas du coffre, donc tout va bien !

 

 

Des loukoums et des M&M’s.

Quand je parle du travail ici, c’est plus souvent pour vous raconter des choses dures que des choses rigolotes. Et c’est nul. Parce que oui, c’est dur mais c’est loin d’être que ça tout le temps. Alors je vais essayer de noter plus souvent les petites histoires comme celle qui suit qui rendent le quotidien plutôt agréable.

Il y a plusieurs semaines, un vendredi midi dans la queue du self, une élève me demande si j’aime les loukoums. Parce que oui, il faut le savoir, l’Ado a des questions incongrues, sans contexte précis et qu’il pose sans se demander si c’est approprié. En l’occurrence, ce n’est pas inapproprié bien que sorti de nulle part. Je réponds donc que je n’aime pas trop ça, que c’est un peu trop sucré pour moi. L’élève me répond que c’est parce que j’ai dû goûter que ceux des magasins, qu’eux, oui, c’est vrai ils sont pas bons. Elle me demande alors si j’ai déjà goûté des vrais loukoums, « du bled Madame ». Et non, je n’ai malheureusement jamais eu ce plaisir.

« Sans mentir Madame, c’est pas une vie de jamais avoir goûté les loukoums du bled ! Vous savez quoi, quand ma mère elle en fera, je vous en ramènerai ok ? ». Pas le temps de répondre, le cuisinier tend une assiette carottes/poisson pané à l’élève qui s’en va manger en me souriant. Je lui rends son sourire en me disant que franchement, ils sont marrants des fois et je prends mon assiette de carottes que je vais manger avec mes collègues. Ça pourrait être la fin de l’histoire. Mais non.

 

Ce matin, qui était un matin qui n’avançait pas et où tout me saoulait, cette même élève a passé une tête dans mon bureau. « Je peux vous déranger Madame ? ». Bien sûr qu’on peut me déranger, c’est même mon travail d’être dérangée ! (Je n’ai pas répondu ça hein.)

« Madame, vous savez quand vous avez dit que vous avez jamais mangé des vrais loukoums ? Eh bah ma mère elle en a fait hier parce que mon cousin se marie à Sarcelles vendredi – ah oui d’ailleurs, vendredi du coup, je suis absente, faut faire un mot ? – et que les loukoums de ma mère, il faut les faire en avance. Et donc, elle en a fait et je lui ai demandé si on pouvait en mettre de côté pour vous parce que vous en avez jamais goûté des vrais du bled. Ma mère elle dit « Amdoullah, si elle en a jamais goûté, il faut ! ». Du coup, j’en ai mis de côté dans de l’alu et tout. Mais c’est mon père là, il mange tout et … bah, il les a mangés les vôtres Madame ! Je vous jure j’avais le seum ce matin quand j’ai vu ça. Et en plus, on peut pas toucher aux autres, ils sont dans les boîtes du mariage, si j’y touche, je verrai même pas le mariage, sur la Mecque ma mère elle me défonce !

Mais du coup, Madame, bah là c’est raté pour les loukoums mais mon autre cousin, il se marie en Octobre. Vous serez là encore en Octobre vous ? Et sinon, bah, là, j’ai des M&M’s. Vous aimez ça les M&M’s Madame ? »

Voilà, une longue tirade, sans m’en laisser placer une évidemment et avec un large sourire. Cette élève s’est rappelé de nos quinze secondes de conversation et ça m’a fait plaisir. J’ai répondu que oui, je serai là en octobre et oui, j’aime les M&M’s alors qu’en vrai pas trop mais c’était pour pas la vexer. Elle m’en a donné quelques-uns et elle est partie faire sa vie. Et moi, j’ai recommencé à remplir la case vie scolaire des bulletins, mais avec le sourire.

 

 

 

 

« Des histoires de bonne femme »

Je suis saoulée. Saoulée de vivre dans cette société où la culture du viol est permanente et où personne parmi nos dirigeants ne semble avoir envie de faire quoi que ce soit pour que ça cesse.

L’affaire Denis Baupin, c’est un peu la goutte d’eau qui fait déborder le vase symbolique de ma patience. Je rafraîchis la mémoire pour ceux du fond qui seraient sourd ou aveugle. Cette personne est le vice-président de l’Assemblée Nationale. Cette personne est accusée depuis le début de la semaine d’harcèlement sexuel, voire même d’attouchements, par plusieurs femmes politiques et sur une période allant de 1998 à 2014. Ces femmes ont témoigné sur Médiapart et France Inter. Son premier réflexe a été de nier et de démissionner de son poste, à la demande du président de l’Assemblée Claude Bartolone. Une enquête préliminaire a été ouverte par le Parquet de Paris même si les femmes n’ont pas encore déposé plainte.

Ça, ce sont les faits. Ce que les médias rabâchent en boucle. Et moi, il y a une multitude de détails qui me rendent folle dans cette histoire.

D’abord, la vie conjugale de cette personne. Denis Baupin est mariée à Emmanuelle Cosse, actuelle ministre du logement. Je ne compte plus les tweets disant en substance que « toute façon, vu le laideron avec qui il est marié, il avait bien raison de caresser d’autres fesses ». Ok, donc parce que le mec n’est pas marié à une femme qui répond aux standards de beauté actuels (édictés par qui d’ailleurs hein ?), il aurait le droit, voire même le devoir d’aller harceler sexuellement d’autres femmes en toute détente. Ajoutez à ça le fait que c’est à ELLE que les médias demandent des interviews et vous avez un cocktail bien gerbant. Elle se retrouve à assurer le service après-vente pour son mari et à demander à ce que le débat se fasse en justice et non dans la presse.

Ensuite, la réaction d’une majorité du corps politique et de l’Elysée lui-même. Beaucoup défilent sur les plateaux pour expliquer, toujours en substance, que « toute façon, ce qu’il se passe dans un couple, ça ne nous regarde pas et on n’a pas à s’en mêler. » L’Elysée a même fait un communiqué disant que « cela ne nous concerne pas » que l’on peut traduire par « les affaires de harcèlement et de violences sexuelles sont des affaires privées ». Excusez-moi, je vais vomir. Pierre Lellouche, député Les Républicains et ancien secrétaire d’état dit ne pas vouloir « commenter ses affaires de bonne femme ». Rares sont les hommes politiques qui osent dire qu’ils sont scandalisés, certainement parce que peu le sont. Cerise sur le gâteau, Le Monde du jour de la fuite met Platini en une. Pas Baupin. Alors que la rédaction avait largement le temps et les moyens de le faire. Nous avons ce matin atteint le point « Arrêtez de nous saouler avec votre harcèlement, y a des pays où la condition des femmes est bien pire. » sur France Culture. Oui, c’est vrai, et alors ? Je déteste cet argument selon lequel il y a toujours pire ailleurs parce qu’établir un pseudo lien de supériorité est ridicule et malvenu et qu’au final on ne fait rien. Et puis, excusez mon ignorance mais je me demande bien comment on peut décider par exemple que l’urgence écologique et plus importante que le sort des personnes qui forment la moitié de l’humanité. Aucun n’est plus important et il serait temps d’arrêter de se tirer dans les pattes et de respecter les combats que chacun choisit.

Puis, les réactions des gens en général m’épuisent. Il y a d’abord ceux qui reprochent aux femmes de ne pas avoir parlé plus tôt. Ça m’insupporte que les gens ne puissent pas comprendre la violence que cela représente et l’effort nécessaire pour finalement sauter le pas. Quelle culpabilisation de merde sérieux. Je ne sais pas trop quel est le délire avec les femmes sérieux. Elles se font agresser et c’est elles que l’on culpabilise parce qu’elles n’ont pas parlé plus tôt. Et ça, c’est quand on les croit. Parce que sinon c’est la parole d’un homme contre celle d’une femme et malheureusement, en 2016, c’est toujours problématique. Il y a aussi ces femmes, qui n’ont pas témoigné publiquement avec les premières, qui avouent avoir été agressé, harcelé ou violé il y a 2 ou 20 ans et qui s’en veulent de n’avoir rien dit. Je n’en veux pas à ces femmes de culpabiliser, j’en veux à la société actuelle de les culpabiliser.

Je peux aussi vous parler de cette rumeur grandissante du « Tout le monde savait ». De plus en plus de politiques commencent à dire qu’ils étaient au courant ou en tout cas soupçonnaient quelque chose. Depuis 1998. 18 putains d’années pendant lesquelles des mecs savaient qu’un autre harcelait des femmes mais n’ont rien dit. J’en perds les mots. Pire encore, ceux qui disent que cette affaire n’est que la partie émergée de l’iceberg et qu’il y a en réalité bien plus d’harceleur. Connaissant les statistiques du harcèlement sexuel en France, je ne suis pas forcément étonnée mais je suis révulsée. Ça m’avait déjà passablement saoulée que l’on « sache déjà » pour DSK mais là, j’ai la rage.

Le pire dans cette histoire ? C’est que Baupin veut porter plainte contre France Inter et Médiapart qui ont fait fuiter l’affaire. Donc, au lieu de faire profil bas et assumer ses conneries, le mec va essayer de se faire passer pour la victime, de diffamation notamment.

Si je devais me réjouir d’une chose, ce serait du nom du coupable. Denis Baupin est un français bien de chez nous comme on dit, un député qui plus est. Pas un descendant d’immigré des cités qui zone dans son hall d’immeuble. Non, un « français de souche » (beurk) en costard-cravate et avec un poste à hautes responsabilités. Si j’étais utopiste je dirais que ça permettra enfin aux gens d’ouvrir les yeux. Le sexisme est partout, même au sommet de l’état.

On me vanne souvent sur mon féminisme et je n’en ai absolument rien à foutre. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’être féministe, c’est être pour l’égalité et la justice, tout simplement. Pour moi, on est soit féministe, soit sexiste, le juste milieu n’existe pas. On ne peut pas dénoncer les viols et la longueur des jupes en même temps. Non. Le féminisme, au train où on va, c’est une nécessité parce que je refuse de vivre dans une société où la misogynie est tellement assimilée que le harcèlement et les violences sexuelles deviennent une banalité. Quand bien même il y a pire ailleurs. Alors non, M. Lellouche, ce ne sont pas « des histoires de bonne femme ».


 

 

« Vous croyez vraiment que j’ai le temps de rêver Madame ? »

Il y a des journées comme ça où on se rend compte à quel point la vie est une pute. Ce jeudi avait pourtant bien commencé. Matinée de repos, p’tit dej’ au lit sur fond d’Otis Redding et de Janis Joplin, fenêtre ouverte sur une rue calme. Les conditions idéales pour arriver sereine au travail.

Et puis, il y a cette élève qui me fuit d’habitude comme la peste à cause de sa liste d’absences longue comme une soirée de conseils de classe qui me demande timidement si elle peut me parler. Vous apprendrez, chers lecteurs, que c’est déjà en soi un signe avant-coureur de situation moisie. Mais comme vous êtes disponible et que c’est votre travail, vous la priez d’entrer et de s’asseoir avec un grand sourire. Je sais pertinemment qu’à partir du moment où je vais lui demander ce qui l’amène, la vanne va s’ouvrir. Et des fois, je redoute un peu ce que cache la vanne pour être honnête. Mais encore une fois, la vanne doit s’ouvrir.

Alors vous écoutez, vous questionnez, sans trop de curiosité, vous laissez l’élève et son histoire venir à vous. Quand vous ne comprenez pas, froncez simplement les sourcils et l’élève vous réexpliquera naturellement, parce qu’elle veut que vous compreniez. Sans comprendre, vous ne pourrez pas l’aider.

Aujourd’hui, c’était une histoire de famille compliquée, à base de prison, de divorce, de trafic et de nom de famille difficile à assumer. De fil en aiguille, la discussion dérive vers l’avenir et les vœux d’orientation de cette élève de seconde. Comme elle n’a pas le plus petit début d’idée de ce qu’elle veut, il me vient l’idée de lui poser la question suivante, que j’ai déjà posé à des élèves qui se cherchent au niveau de l’orientation : « On oublie un instant toutes les histoires, la prison et le trafic, ton rêve absolu, c’est quoi ? ». Et là, du tac au tac, sans méchanceté ni provocation, elle me répond : « Mais euh, vous croyez vraiment que j’ai le temps de rêver Madame ? » Cette phrase m’a fait l’effet d’un coup dans le ventre. Je ne me rappelle pas de ma réponse mais ça devrait être un truc bateau et très creux. Je me suis instantanément dit que ma question était sans doute particulièrement conne avec ce genre d’élève. Et je sais d’ores et déjà que cette phrase va me hanter un moment. Evidemment que quand on mène une vie de ce style à 16 ans, on ne doit pas avoir masse de temps pour rêver. En voyant ma tête, elle m’a demandé, « c’est grave Madame, de pas rêver ». « Non, non, bien sûr que non. Il y a bien plus grave que ça. » j’ai répondu, pour la rassurer. Mais je mourrais d’envie de hurler que si, si putain, c’est grave de pas avoir le temps de rêver, qui plus est à 16 ans. C’est pas sa faute, bien entendu. Alors j’ai fermé ma gueule et j’ai continué comme j’ai pu. Mal, cela va sans dire.

Ce n’est pas la première fois qu’une élève me parle de rêves. Une fois, une terminale qui avait été aux portes ouvertes de la Sorbonne et qui s’était senti extrêmement mal à l’aise et très mal reçue « parce que je viens d’où je viens » m’a dit « J’vous jure, ils m’ont cassé mes rêves Madame. ». Ça m’a bien foutu les boules aussi mais elle au moins, elle en avait, des rêves.

« People generally see what they look for and hear what they listen for. »

Harper Lee est une auteure américaine de 89 ans qui a publié quelques nouvelles et des essais et surtout, un ouvrage mondialement connu : To Kill a Mockingbird  ou Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur en français. Ce livre, c’est mon livre préféré, ma petite pépite, celui que je prends plaisir à relire tous les étés et dans lequel je suis toujours étonnée de découvrir encore des petites choses que je n’avais pas vu la fois d’avant.

La vie de cette femme me fascine. Elle publie cet ouvrage en 1960 et le livre connaît rapidement un succès mondial jusqu’à obtenir le prix Pulitzer en 1961 et être adapté au cinéma en 1962 par Robert Mulligan (le film est top aussi, foncez !). L’œuvre devient rapidement un classique de la littérature américaine. Il raconte l’histoire de Scout, une petite fille qui grandit dans l’Alabama des années 1930. La ségrégation, la Grande Dépression, le style de vie sudiste, vous retrouverez tout ça dans le récit, raconté par les yeux de Scout. Scout est la fille d’un avocat, Atticus qui va devoir plaider dans une affaire de mœurs raciale. Ce livre c’est à la fois un livre d’histoire de l’Amérique, la contemplation d’un certain style de vie et d’une époque et un roman policier à l’intrigue bien ficelée (bien que plutôt lente, il faut le reconnaître).

Je ne vais pas en dire plus parce que je m’égare sinon. Bref, Harper Lee publie ce livre, le succès est énorme et puis plus rien. Pendant 55 ans, Harper Lee s’éclipse de la scène littéraire. Il se raconte qu’elle a publié des articles ou des livres sous un pseudonyme mais rien de certain.

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[Vous la trouvez pas trop classe pour une mamie ? Moi si.]

En Janvier 2015, elle annonce la sortie de Go Set a Watchman (Va et poste une sentinelle en français) et le livre est le plus vendu en Amérique aux USA. Cet ouvrage est en fait la suite de To Kill a Mockingbird où Scout revient passer ses vacances d’été en Alabama, vingt ans plus tard. Son père est toujours avocat, elle a les problèmes d’une New Yorkaise de 28 ans et la Cour Suprême vient de se prononcer contre la doctrine « Separate but equal ».  L’histoire de ce livre est tout sauf ordinaire puisqu’il semble qu’Harper Lee l’ait écrit avant Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et qu’elle l’ait abandonné, préférant se consacrer à la Scout de 6 ans.

J’ai adoré ce livre, peut-être plus que l’autre (j’ai toujours pas décidé !). J’ai aimé parce que ça parle de la difficulté de revenir chez soi quand on a quitté le domicile familial et parce que ça fait réfléchir sur l’émancipation culturelle et « spirituelle » que l’on opère en partant de chez ses parents. Des thèmes qui parlent à toutes les générations en fait.

J’ai un seul regret : ne pas avoir lu ces livres dans l’ordre où Harper Lee les aurait pensés, à savoir la Scout de 26 ans avant la Scout de 6 ans. Sans surprise, l’arbre généalogique un peu flou dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est beaucoup plus détaillé dans l’autre, bref, j’aimerais être comme vous peut être et ne les avoir jamais lus pour pouvoir les redécouvrir autrement.

Tout ça pour dire qu’Harper Lee m’a toujours fasciné. Elle a écrit un livre qui a fait le tour de la planète, que tous les jeunes Américains étudient comme on étudie Hugo ou Molière et on ne sait rien que des choses très banales d’elle. Elle n’a pas couru les plateaux télé ou les critiques. Elle a toujours été très discrète et a vécu une vie bien tranquille en Alabama, je trouve que ça force l’admiration d’avoir su résisté aux sirènes de la célébrité quand on est aussi talentueuse qu’elle.

 

Et puis, Harper Lee, c’est aussi ces trois phrases que j’adore.

“You just hold your head high and keep those fists down. No matter what anybody says to you, don’t you let ’em get your goat. Try fightin’ with your head for a change.”

En gros, gardes la tête haute et tes poings dans tes poches. Peu importe ce qu’on te dise, ne te laisse pas emporter. Essaie de te battre avec ta tête/tes idées pour changer.

“We’re paying the highest tribute you can pay a man. We trust him to do right. It’s that simple.” 

En gros, le meilleur service que l’on peut rendre à quelqu’un est de lui faire confiance. C’est aussi simple que ça.

“Prejudice, a dirty word, and faith, a clean one, have something in common: they both begin where reason ends.”

Les préjugés, terme négatif et la foi, un terme noble ont quelque chose en commun : ils commencent tous les deux là où la raison s’arrête. C’est bizarre, non ?

 

Harper Lee, 28 Avril 1926 – 19 Février 2016.

C’est chaud.

La violence est partout au quotidien.

Physique, elle se voit sur des visages parfois tuméfiés au retour du weekend ou dans les couloirs. Balayettes, coup de poings, coups de ceinture, coups de pieds, gifles en pagaille. Filles, garçons, peu importe, tout le monde se bat, chacun avec ses codes. Les filles, plus souvent dans les toilettes ; les garçons, plus souvent sur le parvis. « Mais on rigole Madame ! » ce à quoi je réponds généralement « Oui, c’est clair que c’est hilarant. ». La nouveauté ? Des haches.

Verbale, elle s’entend à travers tout le lycée. « fils de pute », « ta mère la pute », « va te faire », «enculé », « sur le Coran de la Mecque, je vais te niquer », « salope », et mon préféré « boucantière ». Une boucantière, c’est tout simplement une fille qui parle trop fort, qui se fait remarquer, qui fait du boucan quoi. Poésie des temps modernes en quelque sorte.

Pernicieuse, elle s’invite là où on ne l’attend pas. Des enfants maltraités dans l’intimité du foyer familial, psychologiquement ou physiquement. Des élèves rabaissés par les adultes qui sont censés les aider à s’élever. Pas certain que se faire traiter comme une sombre merde ou humilier aide à reprendre confiance en soi.

La violence est partout et en temps normal, on l’oublie très facilement. On y est tellement habituée qu’on ne la remarque même plus dans sa forme la plus routinière. Sauf quand on a peur. J’ai eu peur trois fois depuis que je travaille au lycée.

J’ai eu peur quand, deux jours après les attentats, un élève a eu l’intelligence d’allumer des pétards dans le hall, quasiment sous les fenêtres de mon bureau. J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter de battre. J’ai eu peur le jour de l’assaut de Saint Denis parce que c’est tout près, que l’ambiance était pesante et que la peur est communicative. J’ai passé la matinée sur mon portable pour savoir quand et comment l’assaut serait fini. Et puis j’ai eu peur ce soir. Peur pour des élèves et peur pour moi. J’aimerais avoir ressenti la peur dans cet ordre mais ce n’est pas vrai. Même si je n’étais pas la cible des menaces et des violences prévues, c’est pour moi que j’ai eu peur en premier. Les élèves aussi ont eu peur, je l’ai vu dans leurs yeux et leurs réactions.

Et chaque jour un peu plus, je mesure où et avec qui je travaille. C’est chaud putain.

 

Pouce en l’air

J’aime pas les élèves qui pleurent dans mon bureau. Surtout ceux qui font les gros durs d’habitude, parce que ça veut dire soit qu’ils ont compris le message (mais dans la douleur donc c’est pas idéal) soit que quelque chose cloche (pas idéal non plus).

J’aime l’odeur des croissants chauds de ma rue quand je pars tôt au travail.

J’aime pas les haricots verts du self, ils sont jamais cuits et y a trop d’ail.

J’aime entendre des langues inconnues aux sonorités vraiment différentes du français.

J’aime pas les parents qui répondent pas au téléphone ou qui rappellent pas après un (ou treize) messages.

J’aime les levers de soleil et les élèves qui disent bonjour quand j’ouvre la grille à 8h15.

J’aime pas la pluie et les nez qui coulent quand j’ouvre la grille à 8h15.

J’aime me perdre dans Paris au gré des jolies rues et des détails intrigants.

J’aime pas quand les élèves font semblant de pas entendre / de pas me voir.

J’aime les bourrasques de vent dans les escalators du métro, j’ai l’impression d’être dans la rue Victor Hugo de Rodez, c’est presque comme à la maison.

J’aime pas les gens en trottinette, surtout les adultes. Courrez ou prenez un vélo si vous voulez avancer plus vite, vous avez plus 4 ans. Et je déteste les familles qui se déplacent à trottinette, ambiance brunch gluten-free et Montessori.

J’aime quand on peut discuter sans pression ni sentiment de hiérarchie avec les élèves.

J’aime pas qu’il fasse soit 14 soit 26 degrés dans mon bureau rapport aux chauffages réglés par des chauffagistes manchots ou aveugles.

J’aime quand je fais passer le balai à des garçons et que les filles qui passent les regardent comme si elles n’avaient jamais vu un homme passer le balai.

J’aime pas les embouteillages et les blaireaux qui klaxonnent alors que clairement ça changera rien.

J’aime les chocolats chauds bien chimiques à 40 centimes de la machine à café de la salle des profs.

J’aime pas quand les élèves enlèvent leurs écouteurs ou leur casquette en me voyant. C’est pas parce que tu me vois que tu les enlèves mais parce que c’est interdit.

J’aime quand on me dit « merci » et qu’on le pense.

J’aime pas me sentir impuissante et avoir le sentiment que c’est peine perdue d’essayer autre chose.

J’aime pouvoir aller au théâtre ou à des expos quand ça me chante et pas seulement le jour où l’artiste passe en ville.

J’aime bien être ici, en fait, si on enlève les trottinettes, les embouteillages, la violence pernicieuse et les haricots à l’ail.